Maylee Keo est une artiste montréalaise pluridisciplinaire : illustratrice, motion designer, muraliste et VJ. Avec presque dix ans de carrière en freelance, elle a construit sa pratique autour d'un fil conducteur, la connexion humaine, autant dans ses projets que dans les événements qu'elle organise pour la communauté créative. Elle enseigne également le VJing à la Société des Arts Technologiques de Montréal et a publié un livre d'illustration jeunesse. Dans cet épisode de Mapping Motion, elle revient sur son parcours, ses influences, ses méthodes de travail et son engagement envers la relève.
Qui est Maylee Keo, illustratrice et motion designer ?
Maylee se définit comme une artiste de Montréal. Elle fait de l'illustration, de l'animation et touche à de nombreux domaines. Son univers est coloré, mais ce qui le structure avant tout, ce sont ses valeurs. Elle tient à visibiliser les communautés marginalisées et considère que toute plateforme artistique peut être utilisée à cet effet.
Entre illustration et motion design, elle ne choisit pas. Elle voit les deux pratiques comme complémentaires : être à la fois illustratrice et animatrice lui permet de prendre un projet de A à Z, sans intermédiaire, en maîtrisant la décomposition de l'image pour l'animation.
« L'avantage de pouvoir faire les deux, c'est vraiment un avantage parce que je peux juste prendre un projet de A à Z sans vraiment avoir un intermédiaire. Je sais comment je vais découper mon illustration pour pouvoir l'animer. »
Des animés japonais aux études en design graphique : ses
premières influences
Maylee a toujours été autodidacte. Issue d'une famille migrante cambodgienne, elle a grandi en recopiant les animés qui l'ont marquée : Pokémon, Sailor Moon, Dragon Ball Z. Elle passe ses premières années créatives à reproduire ces styles, puis à explorer des univers comme Neopets et les jeux vidéo, apprenant à coder et à s'exprimer visuellement par elle-même.
Elle étudie ensuite au Collège Ahuntsic en design graphique. Sa formation reste incomplète, notamment à cause de la grève étudiante de 2012, mais elle met ce temps à profit : elle loue des studios pour prendre des photos, explore ses projets personnels et cherche comment dépasser ce qu'elle apprend en cours. Elle intègre rapidement Studio Eltoro à sa sortie, où elle se forme en profondeur comme motion designer.
Parmi ses influences plastiques, elle cite Henri Matisse et ses papiers découpés. Elle y retrouve quelque chose de proche de sa propre pratique : la simplification des formes, les aplats de couleur, la force de la composition. Connaître ses références, selon elle, aide à comprendre d'où viennent ses propres choix.
Les mentors qui ont tout changé
Maylee souligne à plusieurs reprises le rôle des personnes qui ont cru en elle. Au secondaire, deux professeurs, Marc et Patrick, ont reconnu son potentiel et l'ont encouragée à poursuivre une voie artistique. Elle est encore en contact avec eux aujourd'hui.
Plus tard, le collectif Skin Jackin, spécialisé dans le body painting live avec une présence en France et à Montréal, devient une autre école informelle. Elle les suit pendant un an avant de rejoindre le collectif. Les membres deviennent des mentors, puis des amis de longue date qui l'ont accompagnée dès le début de sa carrière.
Elle mentionne aussi Confiture Studio, fondé par ses amis Sam et Amélie, avec qui elle entretient depuis dix ans une relation de collaboration. Quand l'un ne peut pas prendre un projet, il le passe à l'autre. C'est cette logique de passes décisives, comme elle les appelle, qui a structuré une grande partie de son réseau professionnel.
Murale et VJing : travailler avec les contraintes et les racines
Maylee réalise des murales en utilisant une technique traditionnelle : le chalk line, une corde imprégnée de craie qui permet de tracer des lignes de référence précises sur un mur, combiné à une grille de quadrillage inspirée des cahiers d'activité pour enfants. Elle n'utilise pas de projecteur. Elle préfère travailler directement sur la surface, en acceptant l'imperfection inhérente au grand format.

« Je sais que si c'est imparfait, c'est correct. Les murs ne sont pas toujours droits non plus. »
Ce rapport aux contraintes est au coeur de sa démarche. Plutôt que de se battre avec l'architecture existante, les fenêtres ou les irrégularités d'un mur, elle les intègre à la composition. Pour une grande murale dans le centre-ville de Montréal, elle a choisi de travailler autour des fenêtres plutôt que de les masquer.
« Explore aussi les limites que tu te fais donner. Ça peut tellement donner des compositions intéressantes. »
La même logique s'applique à sa pratique du VJing. Elle le voit comme des murales animées. À l'Igloofest 2016, elle projette des archives cambodgiennes lors d'un événement réunissant des milliers de personnes. C'est un choix délibéré : après un voyage au Cambodge, elle réalise que peu de gens connaissent ce pays. Elle décide d'utiliser cette scène pour visibiliser ses racines.
Ce geste résume bien sa façon d'aborder le design : chaque support, qu'il soit mural, vidéo ou animé, peut être un espace pour mettre de l'avant des communautés et des cultures sous-représentées.
Trouver des clients : le réseau avant tout
Maylee n'a pas d'agent. La grande majorité de ses mandats lui parvient par références. Elle ne distingue pas fondamentalement les connexions amicales des connexions professionnelles, parce que pour elle, les secondes naissent naturellement des premières.
« La plupart de mes trucs ont été des références. »
Elle travaille en ping-pong avec des studios comme Confiture Studio, fondé par ses amis Sam et Amélie. Quand l'un ne peut pas prendre un mandat, il le transmet à l'autre. Maylee a aussi constitué un répertoire en ligne d'artistes pour pouvoir orienter rapidement un client vers le bon profil selon le style et les besoins du projet. Plutôt que de le laisser chercher seul.
Maylee est claire sur le gatekeeping : le garder ne mène nulle part. Conserver jalousement son réseau ou ses opportunités crée des clôtures inutiles entre les créateurs. Pour elle, partager crée un écosystème qui redonne naturellement à ceux qui ont donné.
Dix ans de freelance : travailler selon son propre rythme
À l'approche de ses dix ans de carrière en freelance, Maylee tire un premier bilan. Son conseil le plus direct aux personnes qui se lancent : ne pas forcer un rythme qui ne leur correspond pas.
Elle, par exemple, travaille principalement entre 22h et 5h du matin. C'est la plage horaire où elle est la plus productive, la plus concentrée. Elle le sait depuis ses années d'études, où elle travaillait déjà tard le soir.
« C'est correct que tu fasses ces choses de ta manière. Tu n'es pas obligé de fiter dans un 9 à 5. Si le 9 à 5 ne te convient pas, ne te force pas parce que ça va te brûler du jus plus que tu devrais. »
Elle ajoute que tant que les livraisons sont respectées et que le client est satisfait, la façon d'organiser son temps reste une liberté propre au freelance. Ce qui compte, c'est de trouver ses propres méthodes : elle-même gère trois calendriers en parallèle, dont un physique sur son mur, pour ne jamais perdre le fil.
Son agenda personnel illustre bien cette approche. Depuis 2017, elle tient chaque année un même carnet qu'elle remplit de stickers, de notes, de dessins, de coupures et de souvenirs. C'est à la fois un outil de gestion, un carnet de croquis et un journal visuel. Elle y retrouve, en le feuilletant, les projets, les émotions et les moments de chaque période de sa vie.
Illo : : une lettre d'amour à la communauté créative
Illo est le nom des événements que Maylee organise pour la communauté artistique de Montréal. L'idée naît après la pandémie, en observant que les espaces de connexion entre artistes se raréfient. Inspirée par Blendfest, un festival de la communauté motion à Vancouver qu'elle visite en 2019, elle décide de créer quelque chose de similaire à Montréal.
Le format est simple : une dizaine d'artistes sont invités à présenter leur travail en cinq minutes chacun, devant une cinquantaine de personnes. C'est le même format que les événements d'open mic qui ont marqué les débuts de la communauté motion montréalaise, et qui lui ont permis de se faire connaître au tout début de sa carrière.
Les événements sont financés en partie grâce au soutien d'Illustration Québec et d'espaces comme le Popup Lab ou la Caserne 26, sur l'avenue Mont-Royal à Montréal. En septembre, Maylee y organise une résidence d'un mois avec MAP, avec une programmation incluant des ateliers de zines, de marionnettes en carton, et un showcase d'étudiants le premier septembre.
Elle précise que son rôle dans ces événements est d'être la colle, pas l'animatrice. Elle crée le cadre et laisse les gens se connecter entre eux. Être introvertie dans un rôle d'organisatrice ne lui pose pas de problème, parce que le but n'est pas qu'elle soit au centre, mais que les connexions se forment autour.
Ses projets de rêve : un festival Illo et un show K-pop
Si elle devait manifester un projet, Maylee parle de deux choses. La première est un festival ILLO de plusieurs jours, ouvert à des artistes du monde entier, un vrai point de rencontre international pour la communauté créative. Elle échange déjà avec des artistes d'autres pays via Instagram et voudrait créer un espace physique pour que ces connexions existent en dehors des réseaux.
La seconde est de créer les visuels d'un show de K-pop. Elle est attirée par l'univers coloré, ouvert et spectaculaire de cet espace musical, et voit dans son expérience du VJing et de l'illustration une base solide pour y contribuer. Elle cite Twice, dont Moment Factory a réalisé les visuels, comme exemple inspirant, ainsi que les groupes Stayc et Blackpink.
Ce qu'on retient : illustration, freelance et connexion humaine avec
Maylee Keo
Maylee Keo incarne une façon de faire carrière qui met les relations humaines avant les stratégies. En dix ans de freelance, la grande majorité de ses projets lui est venue par références, par connexions amicales, par passes transmises dans les deux sens. Ce réseau n'a pas été construit dans une logique de calcul, mais simplement en restant présente, généreuse et cohérente avec ses valeurs.
Ce qui ressort aussi de son parcours, c'est l'importance d'accepter son propre rythme de travail et ses propres méthodes, d'utiliser sa plateforme artistique pour ce qui a du sens, et de ne pas attendre que quelqu'un organise les espaces dont la communauté a besoin. Si personne ne le fait, elle le fait.
Retrouvez Maylee sur mayleekeo.com et sur Instagram : @mayleekeo










